Des chercheurs touchent beaucoup d'argent pour attaquer la science
 | Historienne des sciences de la Terre, professeure à l'université de Californie à San Diego (Etats-Unis), Naomi Oreskes est coauteur, avec Erik Conway, d'un ouvrage de référence sur les racines du climatoscepticisme, qui paraît en français - Les Marchands de doute (Le Pommier, 524 pp., 29 euros). De passage à Paris, où elle donne une série de conférences, elle a accordé un entretien au Monde.
Existe-t-il un vrai débat scientifique sur la réalité du changement climatique ?
Non. Il n'y a pas de débat scientifique sur le fait que le
réchauffement a bien lieu et qu'il est principalement le fait des gaz à
effet de serre anthropiques et de la déforestation. D'ailleurs, les
bouleversements actuels sont en accord avec ce qui a été prévu de longue
date par les spécialistes. Avoir un débat scientifique sur telle ou
telle question obéit à des règles précises : il se tient entre experts
du domaine qui publient leurs résultats dans des publications soumises à
la revue par les pairs, c'est-à-dire à l'expertise du reste de leur
communauté. Rien de cela ne caractérise ceux qui s'opposent à la science
climatique. |
Aux Etats-Unis, qui sont les "experts" qui contestent la science climatique ?
La plupart de ceux qui mettent en cause la science climatique, ou qui
assurent qu'il y a un débat sur ses principaux constats, ont auparavant
contesté la réalité des pluies acides, du trou dans la couche d'ozone,
ou encore de la nocivité du
tabac... C'est le premier indice qu'il ne s'agit pas réellement de science, car
vous ne trouverez jamais un vrai chercheur naviguant entre des sujets aussi variés et exigeant des compétences aussi différentes.
Le fait que ces scientifiques aient défendu l'industrie du tabac
jusque dans les années 1990 - alors que les dégâts de la cigarette
étaient déjà massifs - est le plus frappant. Nous avons découvert que
plusieurs d'entre eux avaient été rémunérés par l'
industrie du tabac via des organisations écranscomme le TASSC -
The Advancement of
Sound Science Coalition (
"Coalition pour la promotion d'une science solide").
En réalité, cette organisation, qui pourtant se revendique de la science, a été créée par le groupe
Philip Morris pour
attaquer l'
Environmental Protection Agency (EPA), et ce afin d'éviter qu'une législation contre le tabagisme passif ne soit adoptée.
Quelles sont leurs motivations ?
C'est une grande interrogation : pourquoi des scientifiques parfois
connus ont-ils engagé leur réputation pour défendre l'industrie du tabac
qui tue les gens ? On aurait pu
imaginer
que leur seul moteur était l'argent. Mais c'est largement insuffisant.
Nous montrons qu'au moins pour les scientifiques au cœur de ce
feuilleton, les motivations étaient plus politiques et idéologiques que
financières. Ils étaient des tenants de ce qu'on peut
appeler le
"fondamentalisme du libre marché", fondé sur le refus de toute réglementation.
Beaucoup étaient animés par la peur que les réglementations
environnementales contre les pluies acides, le trou d'ozone ou le tabac
n'ouvrent la voie à un Etat de plus en plus intrusif et oppressif. Il
n'en reste pas moins que certains chercheurs, en activité aujourd'hui,
touchent beaucoup d'argent pour
attaquer la science.
Lorsque vous avez publié votre livre, imaginiez-vous que le
déni de la science climatique serait une thèse défendue aujourd'hui, aux
Etats-Unis, par les républicains ?
Non, pas dans nos pires cauchemars ! Après l'ouragan Katrina en 2005,
nous pensions vraiment que les gens réaliseraient que le changement
climatique est une réalité. Nous pensions que notre livre serait surtout
intéressant d'un point de vue historique... Les années qui ont suivi
ont montré qu'il était ancré pour longtemps dans l'actualité.
En Europe,
on voit apparaître dans le débat public les arguments contre les
sciences de l'environnement forgés des années auparavant aux Etats-Unis.
Comment expliquer ce succès ?
Notre travail a consisté à
analyser
l'offre, pas la demande ! Mais il y a plusieurs pistes pour répondre.
Cette campagne a été à la fois systématique et très bien financée, elle a
eu recours à des cabinets de relations publiques qui ont travaillé à
bien
"enrober" les messages à
faire passer, afin de les
rendre les plus efficaces possibles, etc.
D'un côté, les scientifiques décryptent un dossier compliqué - le
climat
- et anticipent la survenue d'événements extrêmes (cyclones,
sécheresses...) ; de l'autre, certains disent qu'il ne faut pas
s'inquiéter, car le capitalisme et les lois du marché s'occuperont de
tout... Quel est le message que vous préférez
entendre ?
En France, les climatosceptiques se recrutent à droite comme à gauche...
L'histoire du climato-scepticisme est avant tout une histoire
américaine qui prend sa source dans l'angoisse face au communisme...
C'est le produit, à l'origine, d'un petit groupe de scientifiques qui
ont fait leur carrière pendant la guerre froide et qui, après
l'effondrement de l'URSS, ont vu dans les préoccupations
environnementales un avatar du socialisme. Cette histoire résonne avec
la
culture
En
Europe,
socialisme et environnementalisme ont une connotation différente. Mais
je vois cette campagne contre la science climatique comme une sorte de
maladie qui s'est propagée. Et il y a toujours des raisons différentes
de
tomber malade !